PALAFITTES

PALAFITTES
PALAFITTES

À la suite d’une baisse considérable du niveau des eaux, en 1854, l’attention de l’archéologue suisse F. Keller fut attirée par une multitude de pieux qui émergeaient de la vase littorale du lac de Zurich, à Obermeilen. Ces pieux n’étaient point de ceux que plantaient en petit nombre et en diverses occasions les pêcheurs du lac. En effet, la vase exondée d’Obermeilen fournissait quantité de poteries, des haches polies, des instruments de silex, de corne de cerf et même de bois grossièrement travaillé. On se trouvait devant d’antiques vestiges d’habitations construites sur pilotis, d’où le nom de palafittes (pieux fichés, en italien).

Des auteurs anciens (Hérodote et Hippocrate) avaient signalé des habitations sur pilotis, le premier en Macédoine et le second chez les Scythes géorgiens; avec la collaboration des ethnologues qui ramenaient d’Indonésie, de Mélanésie ou d’Amérique centrale de convaincantes photographies de maisons construites sur plates-formes au-dessus des eaux, une première hypothèse prit corps, celle du village lacustre. Pendant plus de soixante ans les chercheurs ne firent guère qu’enrichir le «village lacustre» de brise-lames, de ponts, de passerelles, etc. Il faut souligner pourtant que la perspective romantique convenant à cette restitution du passé fit réaliser à la préhistoire un progrès considérable. En quelques décennies on ne découvrit pas moins de 340 palafittes dans les lacs périalpins de la Savoie, du Jura, de la Suisse occidentale et septentrionale, de la Souabe, de la Bavière, de l’Autriche, de la Slovénie et de la plaine du Pô. Particulièrement en Suisse, la quantité et la qualité des objets du Néolithique et du Bronze recueillis dans les palafittes défient l’imagination. Protégées par la vase et par l’eau, les pièces les plus fragiles en étoffe, en cuir ou en écorce purent être, et là seulement, collectées. En outre, puisque les bois étaient conservés, on put reconstituer de nombreux éléments de l’architecture des cabanes, du mobilier, des barques parfois imposantes, des vaisseaux domestiques, des instruments aratoires, des emmanchures diverses. Le Néolithique en sortit grandi, embelli et même diversifié dans ses aspects puisque la succession des dépôts archéologiques lacustres permit à P. Vouga d’établir une première classification sérieuse de l’âge de la pierre polie en Suisse, classification considérablement améliorée ensuite par Vogt.

Cités lacustres ou cités de marais

H. Reinerth, à partir de 1920, puis O. Paret, à partir de 1940, à la suite de leurs fouilles sur le Federsee (Wurtemberg) ont commencé à élever de sérieuses objections à l’hypothèse d’habitations construites sur plates-formes au-dessus des eaux. Pour ces auteurs les palafittiques se seraient simplement établis sur le sol mou littoral, préalablement consolidé par les pieux, au cours de deux périodes particulièrement sèches: le Néolithique moyen (2200-1800 av. J.-C.) et la fin de l’âge du bronze (1200-800 av. J.-C.). Avec raison, Paret fait observer que les pieux plantés dans le sol sont trop minces pour supporter les maisons et leurs plates-formes, surtout si on y ajoute les nécessaires étables, bergeries et porcheries que postulent les innombrables ossements d’animaux domestiques trouvés dans les stations. Par sucroît, la partie des piquets exposée à l’air libre n’aurait pu se conserver, ce qui suppose des réparations aussi fréquentes que difficiles. Enfin, ce qui reste ne montre pas trace d’assemblage, pas même de vulgaires troncs fourchus, ce qui paraît, évidemment, étrange. Paret peut donc facilement ironiser sur le retour vespéral des troupeaux franchissant les passerelles branlantes, sur les mères angoissées cramponnées à la ceinture d’enfants turbulents risquant la noyade, sur les bronchiteux et les rhumatisants rêvant d’un sol sec et abrité. En effet, sauf dans les pays tropicaux, on ne voit pas très nettement l’avantage des habitations palafittiques, surtout si on considère l’énormité des travaux nécessaires. Faut-il donc admettre que la totalité des palafittes ne correspondent qu’à des habitats de marais à demi desséchés ou construits sur des littoraux lacustres encore mal égouttés?

Il semble nécessaire d’examiner d’abord quelques points. Les palafittes ont livré les vestiges des civilisations de Cortaillod (phase ancienne assez rare), de Michelsberg, de Horgen, de la céramique «cordée» et du Bronze final. Le Bronze moyen, seul, manque totalement. La première phase, de Cortaillod au Bronze ancien, s’étend probablement de 漣 3000 à 漣 1600 et la seconde de 漣 1250 à 漣 750, ce qui éloigne fort des estimations de Paret. D’après les analyses polliniques, on peut admettre au début un climat chaud avec extension de la chênaie mixte et recul du coudrier, mais on tombe très vite dans une phase à hêtre-sapin qui inclut la majeure partie du Néolithique et du Bronze palafittique. Il y a refroidissement, mais rien n’autorise à supposer un climat assez sec pour abaisser le niveau des lacs conformément aux hypothèses de Paret. En revanche, on peut se demander si le froid n’a pas provoqué un accroissement des glaciers alpins et, du même coup, un appauvrissement fluvial abaissant le niveau des lacs. Mais si la sécheresse ne paraît pas avoir joué un rôle capital, sauf peut-être à la fin du Bronze, et si on ne connaît pas bien le rôle des glaciations mineures, on doit tenir compte aussi des variations des fleuves affluents et de celles des émissaires. Quand l’Aar se jetait dans le lac de Neuchâtel, les eaux en étaient évidemment plus hautes qu’au moment où l’Aar prit la route directe de Soleure (à l’âge du bronze). Mais lorsque le cône d’alluvion de l’Aar vint par la suite entraver l’émissaire du lac de Bienne, le niveau de ce dernier se releva et, par conséquent, celui du lac de Neuchâtel qui vient s’y déverser. M. R. Sauter a donc raison de récuser toute solution simpliste, tout en admettant de fortes variations du niveau des lacs. Il faudrait aussi s’entendre sur l’amplitude de ces variations. Si on considère que les stations palafittiques du Léman prolongent leurs couches archéologiques jusqu’à sept mètres au-dessous du niveau actuel, il faudrait admettre un abaissement de près de neuf mètres pour que ces stations aient été construites sur la terre ferme à l’abri des crues, crues d’autant plus redoutables que plusieurs lacs auraient alors perdu tout émissaire.

L’hypothèse de stations littorales construites sur le rivage se heurte à d’autres difficultés. Les couches archéologiques se trouvent en effet sous les cabanes et entre les pieux. Il ne peut s’agir de fosses à détritus, mais plutôt d’un amoncellement d’objets tombés en chute libre dans la poubelle aquatique ou parfois perdus par inadvertance ou maladresse ainsi que le prouvent les belles pièces qu’on n’eût pas manqué de récupérer si elles étaient simplement restées sur le sol. Enfin, l’étude malacologique des couches archéologiques montre une très forte prédominance des coquilles lacustres (à Auvernier, on en compte 85 à 100 p. 100).

En résumé, la logique élémentaire condamne les palafittes, mais l’examen critique de toutes les données ne permet pas un jugement aussi formel.

La grande richesse archéologique des palafittes

Quoi qu’il en soit du caractère littoral ou franchement lacustre des couches archéologiques, leur extraordinaire richesse doit être vigoureusement soulignée. Même si on laisse de côté les dizaines de milliers de pieux, de rondins, de poutres, de planches et d’assemblages se rapportant aux fondations, aux murs, aux charpentes et aux ouvertures, il est bon de rappeler que, par exemple, les vingt-huit stations du lac de Bienne avaient livré, avant 1930, plus de 20 000 objets dont les trois quarts se rapportent au Néolithique et le reste au Bronze. Les palafittes du lac du Bourget, quatre fois moins nombreux, ont fourni au cours des fouilles, pourtant sommaires, environ 5 000 pièces de bronze, dont une incomparable collection de près de 800 épingles, près de 250 bracelets, des centaines d’anneaux, perles, poinçons, clous, aiguilles, une quarantaine de haches, une quinzaine de lances, etc. Il faut y ajouter une cinquantaine de moules de fondeurs et autant de beaux vases intacts ou presque. Les habitats de marais, dont les structures rappellent si étroitement celles des palafittes, ne sont pas moins fertiles bien que la récolte archéologique ne se fasse plus sous les cabanes mais en dehors, dans les ruelles et les fosses-poubelles. Le petit village d’Ehrenstein (Wurtemberg) détenait 44 haches polies, une centaine de grattoirs, une quarantaine de lames de silex, une demi-douzaine de scies et autant de pointes de flèches, 80 meules à main, une cinquantaine de poinçons et autant de ciseaux en os, 21 ciseaux en corne de cerf et d’innombrables emmanchures dans le même matériau, des milliers de tessons ou de poteries entières, dont 110 cruches et des terrines en plus grand nombre, des coupes, des pots cylindroïdes ou tulipiformes, des cuillers, des assiettes, etc.

Mais l’intérêt de toutes ces trouvailles ne réside pas seulement dans leur nombre et leur qualité permettant une reconstitution correcte des modes de vie passés. En effet, dans quelques palafittes se trouvent deux ou trois couches archéologiques séparées par des niveaux stériles. Des stratigraphies, aussi intéressantes que celles des grottes françaises ou ibériques, viennent donc jeter un peu de lumière sur la succession des civilisations.

Du Néolithique à l’âge du bronze

Le Néolithique n’apparaît qu’à la phase moyenne avec les trouvailles d’Egolzwill III, dans les marais de Wauwillermoos où se rencontre le faciès le plus ancien du groupe culturel dit de Cortaillod. Il débute aux environs de 漣 3000, probablement après la fin de la céramique rubanée danuborhénane qui n’a pas été trouvée en milieu palafittique. À Egolzwill III et à Schötz I, on trouve, en revanche, quelques intrusions de poterie de Rössen prouvant le synchronisme des groupes de Cortaillod ancien, de Rössen ancien, ce synchronisme se poursuivant à la période du Cortaillod récent et du Rössen récent. La civilisation de Cortaillod offre les plus grandes affinités avec celle de Chassey (France), connue non seulement dans de nombreuses grottes et habitats, mais aussi dans les couches profondes du palafitte de Chalain (Jura). Une civilisation sœur se rencontre en Italie dans les palafittes et tourbières des environs de Varèse: La Lagozza, Isola Virginia, etc.

En Suisse nord-orientale ainsi qu’au Wurtemberg et en Bavière, le faciès récent du Cortaillod est remplacé par une tout autre civilisation, celle de Michelsberg dont le faciès le plus ancien, celui de Schussenried, a peut-être quelques contacts avec la fin du Cortaillod ancien. Mais, dans l’ensemble, la civilisation de Michelsberg, si abondamment représentée dans les marais de Thayngen Weiher (Schaffhouse), est un peu plus tardive que celle de Cortaillod car elle se superpose beaucoup plus nettement à celle de Rössen. Les Alpes orientales sont alors occupées par les groupes de Münchshöfer (Bavière) et de Aichbühl (Wurtemberg), faciès de la civilisation de la Theiss (Tisza).

La grande civilisation de Horgen, apparentée à la Seine-Oise-Marne, recouvre ensuite toute la Suisse et, par son faciès latéral d’Altheim, une notable partie du pays souabe. À Chalain, à Saint-Aubin et à Auvernier, elle surmonte la civilisation de Cortaillod dont elle est séparée par un niveau stérile. À Inselwerd (Thurgovie), au Greifensee (Zurich) et au Lützengütle (Liechtenstein) elle se place au-dessus de la civilisation de Michelsberg.

À Zurich-Utoquai et à Inselwerd, la civilisation de Horgen est couverte par un groupe à céramique «cordée» parent de ceux de Saxe, de Thuringe, de Hesse et de Bavière, mais dont les pots portent un décor festonné plutôt que des applications de ficelles.

Dans les palafittes alpins, on ne trouve pas de niveau à gobelets campaniformes, mais dans les couches du Bronze ancien du palafitte de Baldegg (Lucerne), couches sus-jacentes à la céramique cordée, on a découvert quelques tessons caractéristiques qui pourraient prouver que les gobelets campaniformes helvétiques sont légèrement postérieurs à la poterie cordée et synchrones du Bronze ancien. Le décalage chronologique n’est certainement pas important et n’intéresse que la fin du Chalcolithique, vers 漣 1800. À cette époque dans les marais de Laibach (Carniole) et les palafittes de Mondsee (Bavière), un groupe culturel qui connaît aussi la métallurgie du cuivre couvre les Alpes orientales. Il s’apparente à la civilisation serbe de Vucedol.

Le Bronze ancien qui succède au Néolithique-Chalcolithique comporte une phase antique (type de Neyruz en Suisse occidentale et septentrionale, et type de Salez plus à l’est) connue par des trouvailles isolées, très rarement en milieu palafittique. Par contre, la phase la plus jeune de ce Bronze ancien se rencontre dans les stations littorales des lacs, à Arbon-Bleiche (Thurgovie) et à Baldegg (Lucerne). Elle correspond sur le plateau suisse à de fortes influences de la civilisation tchèque d’Unétice (Aunietitz) et, dans la zone alpine, à un groupe culturel étendu du Rhône moyen (Lyonnais) à la Hongrie occidentale, à travers le Valais et la Bavière méridionale, vers 漣 1700. Sur le versant méridional des Alpes fleurit la civilisation piémontaise de La Polada qui se répand en Italie du Nord et dans le Sud-Est français.

Le Bronze moyen, celui des tumulus de l’Allemagne méridionale et de l’Est français, n’a laissé dans les stations lacustres que des traces accidentelles, sauf peut-être à Baldegg.

Le Bronze final commence avec les tombes contenant des épingles à collerettes ou des épées du type de Courtavant, puis avec les tombes contenant des épingles à tête de pavot ou des épées de Mels-Rixheim. Les tumulus disparaissent au profit des « champs d’urnes » cinéraires dont l’adoption peut être considérée comme générale à partir de 漣 1250, période des urnes contenant des épingles de Biningen, des couteaux à soie cylindrique perforée. Ces différentes étapes ne se manifestent pratiquement pas en milieu palafittique.

En revanche, pendant plus de quatre siècles, jusqu’à 漣 750, les hommes de l’extrême fin du Bronze construisent à nouveau de nombreux palafittes. Au début (période Hallstatt A2), les poteries à profil raide mais élancé sont décorées au trait. Ensuite (Hallstatt B1), sur des vases plus trapus et à col plus court, se répand un riche décor incisé de chevrons complexes et de méandres. Enfin, au Hallstatt B2, les vases globuleux à col en entonnoir s’ornent principalement de côtes en relief et de larges cannelures mais, surtout sur les plats, on peint des motifs noirs et rouges ou simplement graphités. Des fragments de fer apparaissent parmi la multitude des bronzes. Les groupes culturels se sont multipliés durant cette époque des «champs d’urnes». Celui de la Peschiera (Lombardie), l’un des plus originaux, apporte une note orientale dans cette civilisation des urnes cinéraires originaire de la Lusace et de la Bohême. L’époque s’achève par l’abandon définitif des palafittes.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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